Un deuil en majesté

Assise dans un long banc de bois
Une reine prie tête baissée
Devant le long gisant princier
Qui naguère sis près du trône
Toisait la mort son épigone.

Seule en sa triste forme noire
Sa majesté s’est retirée
En sa personne sans les atours.
Droite dans son vieux corps courbé —
Aucune cour ne siège autour.

Des larmes coulent de l’œil voilé
Des souvenirs d’une longue vie
Des moments fous, des envolées
Des longs festins obligatoires
Des doux séjours crénelés.

Loin de ces deux grands oubliés
S’étendent debout toute la lignée
Et la cohorte protocolaire —
Silencieuses rangées scolaires
En uniformes de coutume.

Au loin s’élève un chant radieux :
De longues voix tombées des voûtes
Disent que la foi survit au doute
Lorsqu’il faut bien se dire adieu
En attendant son jour posthume.

Le cortège immobile devant le corps voilé
Attend que vienne la fin du long monologue
Entre la reine et à jamais son homologue.
Le chapeau triste masque les traits
Tirés sur les heureux moments volés.

Le cortège immobile planté là sur ses jambes
Bien à l’écart des doux échanges secrets
Attend dans le silence des âmes recueillies
Que la tête grise sans couronne ni décret
Se lève lentement près du corps allongé.

Sur les plus hautes tours les drapeaux dansent a minima.
Des clochers se répand le rare son du glas.
Le cortège s’ébranle au triste rythme musical
Puis s’évanouit dans le souffle d’éternelles rafales.

Aujourd’hui

Dans les matins glacés
Quand les degrés sont moins
On peut rêver aux hirondelles
À la pousse des feuilles
À l’amour qui bourgeonne
Au soleil brûlant
Aux eaux chaudes de la mer.

On peut aussi rêver
À l’instant gelé
Où tout, présentement possible,
S’offre au regard obscur
De l’âtre qui s’illumine.

Le ciel noir sera couvert
Ou bleu
Quand l’astre se lèvera
Tandis que l’œil engourdi
Par un sommeil trop court
Contemple par les verres embués
L’aujourd’hui
Plus que les lendemains.

« Il n’est peut-être aucun de nos lecteurs (…) qui, un beau soir d’été, n’ait pris plaisir à considérer la sortie joyeuse d’une école de village. L’esprit, bruyant de la jeunesse, contenu si difficilement pendant les heures ennuyeuses de la discipline, éclate, pour ainsi dire, en cris, en chansons et en gambades, lorsque les marmots se réunissent en groupes sur le théâtre ordinaire de leurs récréations et y préparent leurs jeux pour la soirée : il est un individu qui a aussi sa part du plaisir qu’apporte cette heure si désirée, mais dont les sentiments ne sont pas aussi évidents aux yeux du spectateur, ou du moins celui-ci ne sympathise pas si volontiers avec lui. Je veux parler du magister lui-même, qui, assourdi par le bourdonnement continuel, et suffoqué par l’air épais de son école, a passé tout le jour (seul contre toute une armée) à contenir la pétulance, à aiguillonner la paresse, à éclairer la stupidité, et à multiplier ses efforts pour réduire l’obstination. La répétition d’une même leçon récitée cent fois, et que varient seulement les bévues des écoliers, a confondu sa propre intelligence ; les fleurs mêmes du génie classique, qui charmaient le plus sa pensée rêveuse, ont été flétries dans son imagination, à force d’être associées aux larmes et aux punitions ; de sorte que les églogues de Virgile et les odes d’Horace ne lui rappellent plus que la figure boudeuse et la déclamation monotone de quelque enfant à la voix criarde. Si à toutes ces peines morales viennent se joindre celles d’un tempérament délicat ; s’il a une âme ambitieuse de quelque fonction plus distinguée que celle d’un tyran de l’enfance, le lecteur pourra concevoir quel soulagement procure une promenade solitaire, par une fraîche soirée d’automne, à celui dont la tête a souffert et dont les nerfs ont été tendus pendant tout un jour par l’occupation pénible de l’enseignement public. »

(Les Puritains d’Ecosse, Walter Scott)

Marianne

Elle exhibait jadis deux mamelles généreuses
D’où débordait par vagues ce lait suave et riche
Qui emplissait des champs et des prés la panse creuse.
Elle offrait à chacun dans ses plantureuses miches
Un présent fait d’avenir dans un papier doré
Qu’elle avait conservé précieusement dans une malle
En un coin du grenier de sa maison sacrée
Pour convoquer le bien et conjurer le mal.

Elle se nommait Marianne.

De son lait, de son miel surgirent de grands esprits
Les bras ouverts, levés pour faire un signe au monde
Et tendre aux lieues obscures leurs lumières par écrits,
Débarrasser la terre de toutes les têtes immondes.

Elle fit inscrire trois mots sur tous les frontispices
Dans le marbre des carrières accueillant le ciseau
Sans se douter qu’un jour au bord du précipice
Elle verrait en pleurant s’enfuir tous ses oiseaux.

Elle se nommait Marianne.

Elle fit de ses lambeaux un drap en trois couleurs
Qu’elle secouait vivement chaque jour à sa fenêtre
Pour offrir aux enfants des cerises et des fleurs,
Leur dire en un long rire qu’ils sont d’eux-mêmes les maîtres.

Elle se nommait Marianne.

Elle offrait au grand monde son bout de continent,
Ses plaines, ses fleuves, ses monts, ses villes vastes ou petites,
Ses villages, ses écoles aux jeunes impertinents,
Ses châteaux et ses vignes, ses mers, toutes ses pépites.

Elle était – ou fut – bien ce qui se peut donner :
Le vivre et le couvert, le calme dans les tempêtes,
Le bonheur rassasié, des siècles les années
Qui faisaient d’Elle pour tous la condition des fêtes.

Elle se nommait Marianne.

Poetry is the subtle meandering path

Poetry is the subtle meandering path
That twists, turns, at last leads One
To the deepest nooks of the mind
Awakened at sunrise
In the mist of a dream.
There goes the enlightened spirit
That progresses through shimmering breezy shadows
Dotted with sparkling drops of light
Falling gently upon the stroller
Solitary and lost at will,
Breathless,
Wary of what might befall,
Looking up, down and sideways
For the meaning of one’s Self.

The verse runs like a cascade
Splashes the eye
From line to line
From rock to pool –
Fresh water collected in the cup of my hand
Like a pocket mirror to see
What lies inside of me.

A clearing for repose
A puff of wind to catch my breath
And seize the full meaning of Truth –
Or just a crumb of it.

I sit and watch behind my lids,
I sense the air, the colors, the sounds unheard
I contemplate the essence of Being
That wells up from below
And gushes forth in a gigantic plume.

I rest inanimate, supine,
Senseless and overwhelmed,
Agape and mesmerized –
Purified.

Sage politique

J’ai offert mille fois à mon cœur la raison
Et tant de fois goûté à des fruits de saison.
J’ai donné pour mieux prendre, me servir à l’instant
Et prié le vieux temps pour qu’il se fît présent.

J’ai bien donné cent fois et mon âme et mon corps
À qui voulait entendre rarement mais encore
Tous les creux en relief d’une vie désireuse
De l’attente accomplie d’une folie curieuse.

À gagner de ses pertes on devient un vieux sage
Assis au feuillage sombre de tous ses beaux lauriers,
Qui contemple sa racine en maudissant l’ombrage.

Quand un ciel protégé se glisse dans l’horizon
Et transporte en sa voûte de l’Amour le courrier,
On se plaît à attendre en sa douce maison.

L’homme qui plantait des arbres

Hommage à Jean Giono

Un berger solitaire en désert de Provence
Garde quelques moutons
Et creuse un puits profond
Pour avoir de l’eau fraîche qui fait toute sa jouvence.

C’est un homme silencieux en une terre imagée
Taciturne, aimable et endurci
Qui travaille là, habite ici
Dans une bergerie très propre et bien rangée.

Épuisé par la marche et les pierres
Sous le soleil brûlant
Dans ce vaste paysage
Je rencontre le sage.

Du paysage aride au pied de nos montagnes
De sa rude patience
Dans l’absolu silence
Il crée une forêt de chênes, très loin des sagnes.

Il m’invite à entrer
À partager sa soupe.
Son chien quiet se repose
Nous mangeons en silence.

Après le mets frugal de ce grand coeur fébrile
Je propose mon tabac, mais il ne fume pas.
Je chemine jusqu’à son grand désert – dans ses pas –
Où viendra la vie accrochée à ce calcaire fertile.

Je suis parti ensuite
Creuser de mortelles tranchées
Quand il faisait des trous
Pour y semer des glands.

Une guerre après
Dans sa paix infinie
Poussaient encore tous ses arbres protégés
De la scie et de la hâche des charbonniers.

Le vieil homme achevé
S’éteignit un beau jour en silence
Au pied de ces collines
Qu’il avait reboisées.

Dans le petit cimetière d’un village écarté
Se trouve une sépulture à l’ombre d’un grand chêne.
« Ci-git, dans la terre et les racines, Elzéard Bouffier –
Pasteur silencieux et semeur de forêts. »

Paterson Line 23

He drives a bus
Drops off the passengers
Here and there along
His line.
Always in the small town
Where water falls
On dogs unleashed
And sober pints
And color-blind curtains, cakes
Stringed notes of music
And chessboards
And fellows in and out.
The notebook was full and clean,
The pen a blue-tipped match.
The words went up in flames
In the shredding mouth of a lonely pet.
He drives a bus in a small town
Where another poet once lived
And wrote
Among many a pair of twins
Sitting on a bench by the waterfalls
Or on a bus
Or near an old factory.

Présents

J’ai offert des champs aux oiseaux
Des épis à ma tête
Des larmes aux rivières
Et du coton au ciel
Pour bien panser ses bleus.

J’ai donné au tableau de grands maux à la craie
Des bons poings colorés
Quelques folles idées
Et une éponge aussi
Pour laver ses affronts.

J’ai versé sur ma table des monceaux de papier
De longues plumes légères
Du sang dans l’encrier
Et puis
Une livre de pages
Qui ne servaient à rien.

Where the waters come from

It’s the rain
Says the Cloud
That makes you weep, whine and whimper
Shudder, shiver and shake,
Dear Madame, dear Sir.

No, it’s the cloud’s fault
Says the Rain
Sobbing in storming anger over the soaked umbrellas,
The sneezing snotty handkerchiefs
Of astounded passers-by squeezed together under a small patch of nylon dark sky –
Who wade
And curse and talk about the weather
And wish all hands clasped around the frail common prop
For a cup of coffee –
Dripping like tears along the countless rims
Down to the ground –
A place that normally suits both the cloud and the water
Anyways.

How stupid, then, to argue about whose fault it is
If humans wet their pants or the bottoms thereof
And end up all together
Around their central heels
In a mudflat –
Or a mere puddle!

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