Le professeur de langues responsable des relations internationales : symbiose de deux activités

Thierry Kakouridis & Myrna Magnan

Lors de la 6ème conférence annuelle de l’EAIE (European Association for International Education) qui s’est tenue à Londres au mois de décembre 1994, nous avons animé un atelier sur la bivalence du rôle du professeur de langue responsable des relations internationales. Notre réflexion sur le sujet a progressé, et nous nous proposons de montrer aujourd’hui qu’il ne s’agit pas ou plus simplement d’une bivalence mais d’une véritable symbiose. Le lien entre ces deux activités est de nature organique. En d’autres termes, nous souhaitons établir clairement qu’une nouvelle fonction est apparue, issue d’une interaction très forte entre deux activités naguère complémentaires : l’enseignement des langues d’une part et la responsabilité de la politique internationale de l’établissement d’autre part. Si de prime abord l’enseignement est une fonction pédagogique alors que le responsable des relations internationales doit avant tout jouer un rôle d’administrateur, on se rend très vite compte que les deux fonctions sont éminemment pédagogiques et qu’elles exercent l’une sur l’autre une influence elle aussi de nature pédagogique. Sans vouloir polémiquer ou minimiser les activités strictement administratives, il nous semble clair que dans le cadre des relations internationales le professeur de langues est plus à même que quiconque de mener à bien la mission qui lui a été confiée.

Pour entamer toute réflexion sur le rôle nouveau du professeur de langue responsable des relations internationales , il importe de s’interroger sur les raisons pour lesquelles les professeurs de langues sont très souvent pressentis, en particulier par les directeurs des Grandes Ecoles, pour s’occuper de relations internationales en plus de formation linguistique. Ce choix est presque uniquement « instinctif » ou « naturel » puisque la connaissance d’une langue (on n’en est pas encore à reconnaître l’importance de la culture) rend plus aisée la communication avec les étrangers. C’est donc à la fois pour des raisons d’efficacité mais aussi pour éviter les craintes et les frustrations du quiproquo ou, pire encore, de l’incompréhension totale, que les scientifiques, commerciaux et juristes s’en remettent volontiers aux linguistes. On pense avant tout à la facilité avec laquelle le linguiste peut écrire une lettre, envoyer une télécopie ou passer un coup de fil dans une langue étrangère. Mais en faisant ce choix, presque contraint et forcé, le non-linguiste ne se pose pas la question de savoir comment le professeur de langue va mettre à profit ses compétences linguistiques et culturelles pour initier et développer des collaborations internationales fructueuses et durables dans des domaines qui lui sont étrangers. C’est là une ironie qui donne toute sa saveur à cette fonction . Le non-linguiste ne se pose pas davantage la question de savoir si, pourquoi et comment cette nouvelle action va influencer la pédagogie du « prof de langue ». C’est justement là l’objet du présent article.

Un élément de réponse aux interrogations qui précèdent a été apporté par Michel CUSIN, Conseiller auprès du Délégué aux Relations Européennes, Internationales et à la Francophonie (Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche) aux Vème Journées Nationales ERASMUS qui se sont tenues au Pôle Universitaire Européen de Nancy-Metz les 6 & 7 avril 1994. Voici ce que M. CUSIN nous disait alors au sujet du rôle nouveau des langues dans le contexte international : « … on voit bien ici qu’il y a un effort fait pour développer les langues, mais c’est au prix d’une réalisation difficile et surtout pour nous c’est au prix de laisser croire que les langues vivantes sont une discipline comme les autres alors que, au niveau européen, et ce n’est pas le cas dans les Universités, elles ne doivent pas être une discipline comme les autres mais elles doivent être d’abord un outil au service des échanges communautaires. … il s’agit de faire prendre conscience que les langues sont un outil avec un grand O … »

Dans un milieu de non-linguistes, les langues et les cultures étrangères ne sont plus une fin en soi mais un outil permettant de communiquer, de se comprendre, de travailler et de vivre ensemble. Cette réalité incontournable est à la source même de la nouvelle mission fixée au professeur de langue : elle lui dicte ses objectifs et donc une stratégie pédagogique en même temps qu’elle définit clairement son rôle dans l’élaboration et le suivi de la politique internationale de son établissement. En bref, le professeur de langue doit enseigner la maîtrise d’un outil et se servir simultanément de ce même outil. Il n’existe pas de différence ni même l’ombre d’une nuance entre ces deux activités.

Commençons par un bref aperçu de la nature pédagogique de l’activité du professeur de langue responsable des relations internationales.

Le fait de parler une langue étrangère et de bien connaître le(s) contexte(s) culturel(s) dans lequel (lesquels) elle se parle permet de familiariser les élèves avec l’environnement linguistique et culturel dans lequel ils vont devoir vivre et étudier, si bien sûr, en bon pédagogue des langues et des relations internationales, on les a convaincus de « partir ». La stratégie pédagogique est ici conditionnée par le court ou le moyen terme. De toute évidence, les relations internationales offrent un champ d’action supplémentaire à la pédagogie des langues puisqu’il s’agit de permettre aux élèves d’être formés à leur domaine propre dans un environnement linguistique et culturel différent. Dans un cadre plus « administratif », les compétences du professeur de langue permettent, entre autres, d’aborder de nouveaux partenaires étrangers, de négocier, de jouer le rôle d’interface avec les collègues non-linguistes et de résoudre des problèmes de toute nature au fur et à mesure qu’ils se posent. Or la négociation et la poursuite d’un accord de coopération impliquent que l’on sache convaincre dans la langue du partenaire étranger en tenant compte de ses propres valeurs et systèmes de références : il s’agit ici aussi d’un acte éminemment pédagogique que seul le linguiste (au sens très large du terme) est en mesure de mener efficacement à son terme.

On voit bien dans ce qui précède que les langues et les cultures étrangères, disciplines en apparence non prioritaires car destinées à des « non-spécialistes », sont, avec ceux qui les maîtrisent et les enseignent, au centre de la pédagogie globale d’un établissement qui a fait des relations internationales une priorité.

Nous nous proposons de montrer dans ce qui suit comment les deux pans de l’activité du professeur de langue responsable des relations internationales se définissent l’un par rapport à l’autre et pourquoi il est séduisant de les considérer comme étant au service l’un de l’autre.

Les relations internationales au service des langues et des cultures

Il faut entendre par ce titre un peu tapageur que les relations internationales d’un établissement sont le vecteur idéal de la promotion de l’enseignement des langues d’une part et du statut du professeur de langue d’autre part. Il suffit de considérer les points suivants pour s’en convaincre :

1/ La motivation des étudiants

L’expérience a montré que la plupart des élèves des Grandes Ecoles souhaitent percevoir le plus rapidement possible le caractère concret de l’enseignement qui leur est dispensé. Après plusieurs années de lycée et de classes préparatoires, ils attendent de leur formation qu’elle les prépare efficacement à l’environnement professionnel qui sera bientôt le leur. Cette attente est légitime. Or, si dans les disciplines de spécialité, scientifiques, commerciales ou juridiques, les élèves ont le sentiment d’acquérir des connaissances indispensables à l’exercice de leur futur métier, il n’en va pas toujours de même pour les disciplines connexes telles que les langues et les cultures étrangères. Le professeur de langue devrait savoir qu’il ne suffit pas de dire à ses élèves-ingénieurs, par exemple, que la maîtrise d’une langue étrangère est indispensable de nos jours dans un environnement international toujours plus globalisé. Cette vérité, que nul ne conteste, est trop souvent perçue par nos auditoires comme une rhétorique dépassée dont l’objectif est moins de motiver les élèves que d’aider le professeur à se convaincre qu’il sert (vraiment) à quelque chose. Si nos élèves ont parfois du mal à entrevoir l’utilité des compétences en langue(s) étrangère(s) à moyen ou à long terme, ils la voient très clairement à court terme, dans le cadre de leur formation. C’est justement là qu’interviennent les relations internationales. En effet, il est à la fois plus confortable et plus convaincant de dire à ses élèves que la maîtrise de compétences linguistiques et culturelles est une condition préalable à toute expérience de formation internationale. On pourrait objecter que cet argument est de nature à ne convaincre que les candidats au départ, c’est à dire, dans le meilleur des cas, un tiers d’une promotion. Or, si l’on envisage de remplacer certains enseignements par des cours ou des séminaires donnés dans sa propre langue par un professeur étranger invité, c’est alors l’ensemble d’une promotion qui se sent concerné, surtout s’il est question d’évaluer les connaissances des élèves dans la langue étrangère à l’issue du cours ou du séminaire.

La dimension internationale de la formation fait prendre conscience aux élèves qu’une langue et une culture sont autre chose qu’un passage obligé et parfois obscur dans leur cursus. Elles sont véritablement un outil de communication sans lequel un nouveau formation ne peut être dispensée. La chose étant acquise, nombreux sont les élèves qu’achève de motiver la possibilité de donner à leur formation une dimension internationale et par là-même une plus-value intéressante voire décisive qu’il est facile de quantifier à moyen ou à long terme. Grâce aux relations internationales, les langues sont enfin perçues par les élèves comme un moyen d’optimiser leur formation et ainsi leurs futures compétences professionnelles. Du même coup, le professeur de langue, jusqu’ici considéré comme l’enseignant à part d’une discipline à part, voit son rôle et sa discipline plus clairement définis et beaucoup mieux situés dans la politique pédagogique générale de son établissement.

2/ Le rôle du spécialiste étranger dans le cours de langue

Nous n’abordons pas ici l’enseignement de la langue de spécialité par le professeur de langue lui-même mais par le spécialiste étranger qui, dans le cadre d’un échange, vient enseigner sa discipline dans sa propre langue. Le professeur de langue responsable des relations internationales, soucieux de conférer et de conserver à son enseignement le caractère concret et utile que souhaitent ses élèves, peut inviter des collègues étrangers à intervenir dans sa salle de cours. Le cours de langue de spécialité tel qu’il est dispensé en amont par le linguiste ne peut intégrer que la dimension linguistique du message. Si l’on peut confier au professeur de langue et à lui seul l’enseignement de techniques spécifiques de compréhension et d’expression, on ne peut pas lui demander de devenir physicien, gestionnaire ou juriste. On peut tout au plus exiger de lui qu’il ait ou acquiert une culture scientifique, commerciale ou juridique, mais ceci ne donnera jamais à la langue de spécialité qu’il enseigne une saveur authentique. Son rôle est avant tout de familiariser ses élèves avec un lexique et des structures syntaxiques particuliers pour leur permettre de comprendre et de se faire comprendre dans une situation de communication spécialisée. Les techniques dont il est l’expert sont un outil permettant à ses élèves d’aborder (comprendre et produire) la langue de leur spécialité. Le spécialiste étranger vient donc à point nommé pour une mise en application directe de la théorie linguistique. Notons qu’à ce stade, ce n’est pas encore le contenu scientifique du message qui importe mais son authenticité linguistique. Dans le cadre du cours de langue, le discours scientifique doit servir de toile de fond à la communication interculturelle. La priorité du professeur de langue n’est pas dans l’immédiat que ses élèves apprennent dans une langue étrangère comment fonctionne un transistor ou un réseau de neurones, par exemple. Ce n’est que dans la dernière phase – le cours de spécialité en langue étrangère, éventuellement assorti d’une évaluation des connaissances – que la langue à proprement parler devra passer au second plan pour faire place au contenu strictement scientifique du message. Fort de cette approche, le professeur de langue reste maître de la situation et donc de sa pédagogie : il doit imposer à ses élèves comme à son collègue étranger, lui-même devenu pour la circonstance un professeur de langue, un certain nombre de règles pour privilégier la forme du message par rapport au fond. Ces contraintes linguistiques ont pour but d’authentifier et donc de valider l’enseignement du professeur de langue. Les élèves retrouvent dans le discours du spécialiste étranger les caractéristiques lexicales et structurales de la langue qui leur a été enseignée par le linguiste. Cette démarche pédagogique permet une fois encore de situer clairement le professeur de langue à mi-chemin entre ses élèves et les spécialistes étrangers; il n’est plus un enseignant « périphérique » mais bel et bien un trait d’union incontournable dans le processus de communication interculturelle.

Thierry Kakouridis, Agrégé d’anglais, responsable des langues et des relations internationales, ENSPM, Domaine Universitaire de Saint-Jérôme, 13397 Marseille Cedex 20.
Myrna Magnan, Agrégée d’anglais, responsable des langues et des relations internationales, IUT d’Aix-Marseille III, Traverse Charles Susini, 13388 Marseille Cedex 13.

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