Réflexion sur la réforme de l’enseignement des langues dans le supérieur
Je souhaite revenir ici sur le projet de réforme de l’enseignement des langues dans le supérieur -car c’est bien ce dont il s’agit- tel qu’il résulte de la note de Mme Francine Demichel au ministre, puis du rapport de la commission présidée par Jean-Claude Bouvier, remis à la Direction des Enseignements Supérieurs en juillet 1998.
Mme Demichel indique dans sa note que « la pratique (1) des langues est globalement très déficiente dans les établissements d’enseignement supérieur et particulièrement dans les universités ». On ne peut qu’approuver ce constat, bien qu’il ne s’applique pas aux grandes écoles, qui ont, pour la plupart, et nous le savons bien, mis en oeuvre de solides politiques en la matière. Mais les grandes écoles ne sont pas l’université…
Sur quoi débouche le constat alarmant de Mme Demichel ? Non pas sur la nécessité de repenser avant tout l’enseignement des langues et la place que celles-ci doivent occuper dans toutes les formations universitaires, et de définir ainsi des objectifs politiques, mais sur la simple idée qu’il faudrait mettre en place une nouvelle modalité d’évaluation de leur enseignement : le « Certificat national de compétence en langues pour l’enseignement supérieur (CLES) ». Lorsqu’on comprend, en lisant le projet, que ce certificat aurait pour but de fournir une « validation qui soit reconnue au niveau international et particulièrement européen », on est alors en droit de s’interroger sur ce qui, dans un diplôme franco-français, qui plus est totalement inédit, pourrait bien se voir reconnu hors de nos frontières alors même que nos diplômes nationaux ne le sont pas tous encore ! D’autre part, quelle est l’utilité d’un nième certificat, alors qu’il existe déjà une multitude de tests et autres diplômes de compétences en langues fort bien reconnus au niveau national et international (TOEIC, TOEFL, et Cambridge, CIE, DBE et DSE de l’Institut Cervantes, examens du Goethe Institut, etc.) ?
Revenons à la note de Mme Demichel. On y devine, ce qui est particulièrement inquiétant, que l’enseignement des langues doit être orienté essentiellement sur la préparation au CLES. Or, nombre de professeurs de langues savent bien que le formalisme inhérent à toute préparation à un examen, en bref le bachotage, n’a rien de très gratifiant sur le plan professionnel ni d’efficace sur le plan de l’apprentissage d’une langue. Et je déplore, comme beaucoup, que dans certains établissements d’enseignement supérieur, des collègues ne fassent que du TOEFL ou du TOEIC, providentiellement assistés par ordinateurs, rivés au contenu et à la progression imposés par leur manuel ou leur CD-Rom, sans considération pour la langue elle-même -je ne parlerai même pas de la culture- et sans percevoir qu’ils risquent gros à se laisser priver ainsi de leur liberté pédagogique. Car c’est renoncer à sa liberté pédagogique, l’abandonner à d’autres, que de se laisser imposer ce que l’on doit enseigner et comment on doit l’enseigner ! Dans toute discipline, la définition d’objectifs et de moyens pour y parvenir doit être et rester premièrement de la responsabilité des professeurs de ladite discipline ! En effet, peut-on envisager (avec bienveillance) une note d’un directeur de l’enseignement supérieur, fût-il aussi compétent que Mme Demichel, et un projet y afférant, sur la manière d’enseigner et de valider le droit, la physique ou l’économie ? Alors pourquoi les professeurs de langues devraient-ils accepter qu’on corsette leur savoir et leurs compétences, qu’on leur fixe des objectifs restreints, et qu’on leur donne comme seul moyen pour les atteindre des outils conçus par d’autres ? Mon propos n’est pas ici de fustiger le multimédia ni de nier son utilité, à condition, bien sûr, que les professeurs de langues ne le considèrent pas comme la panacée, voire comme la confortable car ministérielle justification de leur propre paresse, de leurs propres complexes, voire de leurs propres lacunes !
Inquiétante, donc, est la liste des cinq fonctions des centres universitaires de langues dont le projet prévoit la création : 1) Autoformation guidée en langues, initiale et continue ; 2) Evaluation de la formation ; 3) Ingénierie didactique en équipe : élaboration de supports de travail ; 4) Mise à disposition de ressources pédagogiques pour les apprenants et les enseignants : documentation écrite, orale, audiovisuelle, logiciels … ; 5) Recherche universitaire et en particulier recherche-action/développement. Reprenons ces points l’un après l’autre ! L’autoformation, d’abord, qui nie insidieusement au professeur son rôle, son magistère, son autorité et sa compétence. L’évaluation de la formation, ensuite, qui concerne ainsi en grande partie l’auto-apprentissage de la langue, et qui tout à la fois prive le professeur d’une juste évaluation de son enseignement, et permet à ceux qui ont renoncé à leur métier de se dédouaner à peu de frais en cas de mauvais résultats. L’ingénierie didactique en équipe, encore, qui laisse entrevoir une application dans le supérieur des recommandations honteuses contenues dans les rapports Bancel et Monteil, que nos collègues du second degré connaissent trop bien, et contre lesquels il importe aujourd’hui de lutter avec la dernière énergie. Car de toute évidence, travailler en équipe, comme l’entend le ministère, revient pour tout un chacun à se plier à l’avis de la majorité des collègues, parfois sous l’autorité décisionnelle de l’un deux, dont le seul mérite se résume à l’acceptation inconditionnelle des injonctions plus ou moins feutrées de sa hiérarchie administrative et, le cas échéant, de la « mise à disposition de ressources pédagogiques pour les apprenants et les enseignants », ce qui constitue la 4ème fonction assignée à un centre universitaire de langues. Notons au passage qu’il n’est pas question d’étudiants ou d’élèves mais « d’apprenants », terminologie démagogique désormais en vogue par le fait de Philippe Meirieu, grand pédagogue, ou pour mieux dire, pédagogiste reconnu … par le ministère !
Plus insidieuse encore est la 5ème fonction d’un centre de langues, à savoir la « recherche universitaire ». En effet, afin que les langues pour non spécialistes puissent enfin acquérir leurs lettres de noblesse (!!!) dans les hautes sphères de notre enseignement supérieur, il importe de leur donner une dimension universitaire, que seule, évidemment, la sacrosainte recherche pourra leur conférer. Et du même coup, les PRAG, PRCE et autres non docteurs ou chercheurs institutionnels se verront placés sous la houlette -ou la férule- de pseudo-chercheurs en langues étrangères pour non spécialistes, qui auront eu l’heur un jour de pondre une thèse de circonstance en sciences de l’éducation au titre évocateur : « De l’utilisation du menu contextuel dans un programme d’autoformation ».
Cessons donc toutes ces âneries, qui ne font que légitimer l’autorité artificielle de ceux qui n’y connaissent rien ou, pis, flattent l’ego de collègues en mal de reconnaissance (2), cependant qu’elles occultent les vraies qualités professionnelles -disciplinaires et méthodologiques- de professeurs qui peuvent s’en tenir sans complexe à ce qu’ils savent déjà, à ce qu’ils apprennent quotidiennement quand leur conscience professionnelle le leur dicte, et qui peuvent ainsi enseigner avec efficacité et sérénité. Les élèves et étudiants eux-mêmes ne s’y trompent pas, qui décèlent souvent la supercherie de tout « enseignement » dit « innovant » ou « de haute technologie », et qui rient de voir un professeur (de langue) se donner des airs de contrôleur de la NASA, devant ses consoles et ses boutons, prodiguant ses conseils de terrien à des astronautes en perdition, et qui ne demanderaient pas mieux que d’avoir en face d’eux un vrai maître de la discipline que l’on est censé leur enseigner. Des élèves et des étudiants à qui l’on ne demande rien (et pour cause !), mais qui savent mieux que quiconque gratter la très fine couche de vernis pour ne trouver dessous que vacuité et vanité !
Je n’ai pas « épluché », à dessein, l’intégralité du projet d’enseignement des langues aux spécialistes d’autres disciplines, ce que fait d’ailleurs fort bien, dans le n°4 de CONTACT (bulletin de liaison de l’UPLEGESS) mon collègue et ami Michel Savio, président de l’Union des Professeurs de Langues Etrangères des Grandes Ecoles. Je souhaite tout simplement que les professeurs de langues, qu’ils exercent à l’université ou en école d’ingénieurs, se posent, encore ou enfin, en tout cas véritablement la question de savoir ce que doit être un enseignement de langue, à quoi et à QUI il doit servir, et comment, ainsi, il doit être dispensé. Je souhaite également qu’une réflexion collective soit enfin conduite, et que des suggestions soient soumises à celles et ceux qui, au ministère, prennent les décisions qui naturellement déterminent l’avenir des langues, des professeurs de langues et de leurs étudiants ou élèves.
Je terminerai sur une note humoristique, en formant des voeux pour que jamais, au grand jamais, l’on ne désigne par leur acronyme les Centres Universitaires de Langues !
Thierry Kakouridis
Responsable de l’enseignement des langues
Directeur des relations internationales
Ecole Nationale Supérieure de Physique de Marseille
Domaine Universitaire de Saint-Jérôme
13397 Marseille Cédex 20
Notes :
(1) Ce n’est pas tant la pratique des langues que leur enseignement qui est en vérité remise en cause par la directrice de l’enseignement supérieur.
(2) La véritable reconnaissance, pas celle de profanes éblouis par une rhétorique ou un jargon fumeux, mais celle que confèrent la maîtrise véritable d’une discipline et la passion conséquente de l’enseigner.

Las ! Faudrait-il se mettre à penser quand on a des responsabilités publiques ?
Je digresse un peu, mais je me suis souvent fait la remarque qu’il y avait des progrès substantiels à réaliser dans l’apprentissage des langues en expliquant mieux à l’élève la stratégie du professeur et éventuellement en demandant l’avis de l’élève sur certains points de la stratégie. Encore faut-il disposer d’élèves un tantinet motivés, évidemment.
Pour terminer sur une note humoristique, je propose pour les Centres Universitaires de Langues le raccourci : CUniLangues. Gare aux fautes de frappes.