Je suis français et je me soigne !

Comme beaucoup, je ne m’offusque pas qu’on nous demande ce qu’être français signifie. Après tout, n’est-il pas utile à tout peuple de savoir à tout moment ce qui fait qu’il est un seul et même peuple ? Que de ce fait il est unique ? Aux Etats-Unis, par exemple, l’identité est au centre de tout discours politique et de toute conscience citoyenne. J-F. Kennedy, en 1946, alors qu’il n’était que candidat au Sénat, fit une déclaration majeure sur « Quelques éléments du caractère américain » (les éléments religieux, idéaliste, patriotique et individualiste). Bill Clinton, dans son premier discours d’investiture en 1993 déclarait ceci : « Chaque génération d’Américains se doit de définir ce qu’être américain signifie ». Barack Obama a répété le même message en d’autres termes (tout aussi éloquents) avant et après son élection. Il y a fort à parier que ses successeurs feront de même.

On pourra arguer ici et là, sans doute avec raison, que Monsieur Besson a lancé le débat sur l’identité nationale fort opportunément à l’approche des élections régionales. C’est mesquin, soit, et détestable, comme l’est au demeurant son ministère qui, associant avec autant de fourberie que d’imprudence immigration et identité nationale, fausse aussitôt un débat qu’on voudrait « démocratique ». Passons !

Identité nationale donc. Sait-on au moins ce qu’est l’identité, ce que signifie ce mot ou, pour mieux dire, ce concept ? Comme le suggère fort bien Alain Rémond dans sa chronique (Marianne N° 654), avec un humour et une ironie qui ne masquent pas le sérieux de son propos, chacun peut définir son « identité » comme il le souhaite : je suis « corse » ou « breton » ou « alsacien » avant tout, ou bien « socialiste », « noir », « catholique », « gay », etc. Ou bien encore « breton, noir, catholique  et gay ». Faut-il donc absolument se définir aussi comme « français » ? Et si d’aventure on préférait se définir comme « européen » ? Ou alors, tout bêtement, comme « citoyen du monde » ? Ou tout simplement comme personne ? Restons sérieux ! Et modestes ! Oui, qu’on soit noir, blanc, musulman, catholique, gay ou hétéro, riche ou pauvre, on peut – on doit – être français aussi ! Aussi et surtout ! Il le faut pour vivre et s’épanouir en tant que personne, avec les autres, au milieu d’eux, loin de tout communautarisme, qui est source de mépris et de haine, d’exclusion, de division, d’éclatement, voire d’explosion. Regardez le Royaune-Uni, où les gens vivent côte à côte sans se parler ni se voir ; où seul le mépris de l’autre vous protège de sa haine. Je sais, je m’égare peut-être : restons français !

Comme tout Français (ou presque), j’ai une « carte nationale d’identité », qui n’est pas encore une « carte d’identité nationale ». Bref, ma photo en noir et blanc (sans lunettes), ma taille, mes date et lieu de naissance, sans oublier mon sexe. Telle n’est pas, loin s’en faut, mon identité, que je définirais autrement et de manière plus subjective : je suis avant tout ce que je veux être et ce que les autres, crois-je, devraient savoir ou percevoir de moi ! Disons que mon identité revêt une certaine complexité que ne rendra jamais une carte plastifiée, moins encore un quelconque fichier de type Edvige.

Je l’admets, JE suis français avant tout. Je suis peut-être un Français qui sait qu’il est français et qui se demande pourquoi il l’est… et le demeure. Je m’interroge. Cogito ergo sum.  C’est cartésien, donc c’est français ! Mais je me soigne.

Mon père est né grec, d’un père chypriote orthodoxe et d’une mère marocaine juive. Ma mère (ouf !) est française jusqu’au bout du béret depuis des générations, bien que née au Maroc, d’une mère nîmoise et d’un père lorrain : l’honneur est sauf ! C’est, notez au passage, le fait qu’elle a vécu au Maroc au moment opportun qui fait qu’elle a connu mon père et que je suis né. Quand on aime, on ne se pose pas nécessairement la question de l’identité : une jeune Française pure souche, tombée follement amoureuse d’un métèque, pouvait-elle se poser la question ? Ces amours ont failli mal tourner, ma mère refusant d’abandonner son amoureux au chantage d’un père franchouillard, qui jouait la Marseillaise dès que le promis franchissait son seuil (de tolérance). Après maints démêlés, le mariage eut enfin lieu, en bonne et due forme, au consulat de France à Casablanca. Where else? Passons !

Conquis par l’idée de la France et le projet de tous nous y installer un jour, mon père décida à ma naissance, sans me demander mon avis (évidemment), que je serais français ; que je n’aurais donc pas le choix, à ma majorité, d’opter pour la nationalité grecque ou française. Je serais donc français, un point c’est tout ! Et catholique romain de surcroît ! Il faut dire que c’était déjà la religion de mon père qui, né dans un bled de l’Atlas marocain où il n’y avait ni pope ni rabbin, fut baptisé par un prêtre, le seul homme d’église dans les parages. De ce fait, mon père fut élevé dans la foi catholique, nonobstant celle de ses parents chéris, ce qui sans doute aida à ne pas entraver davantage son futur mariage.

Nous sommes venus en France lorsque j’avais cinq ans (j’en ai presque cinquante aujourd’hui), avec mes frères cadets, français eux aussi dès leur naissance pour les mêmes raisons que celles évoquées ci-dessus. C’est alors, naturellement (!), que mon père demanda sa naturalisation, qu’il finit par obtenir dans les années 70 après deux ou trois tentatives infructueuses. Enfin il prit sa carte, si j’ose dire. Nous étions donc enfin tous français, Papa comme les autres ! Cependant, à chaque demande de renouvellement de ma « carte nationale d’identité », il me faut encore prouver que mon père est bien français et que je n’usurpe pas mon « identité ». Fort heureusement, le sage a conservé l’original de son décret de naturalisation, sans lequel je serais sans doute apatride aujourd’hui. Aux dernières nouvelles, nous serions des centaines de milliers dans ce cas. Comme chantait Barbara, « il pleut sur Nantes ». Comprendra qui pourra ! C’est juste une histoire d’état civil.

J’ai eu la chance d’aller à l’école puis de faire de longues études. Je suis professeur. Comme tout intellectuel, je m’interroge, je réfléchis, et fais autant de cauchemars que de rêves, républicains pour la plupart en ces temps troublés. Hélas, ce n’est pas chose facile, plus aisée cependant que de devoir compter ses sous à la fin du mois sans pouvoir se payer le luxe de réfléchir à son identité de Français… Vous m’avez compris : réfléchir à la francité (ou francitude ?) est un luxe que tout le monde ne peut malheureusement pas se permettre ! Passons encore !

Qu’est-ce qu’être français, donc (pour celles et ceux que la chose pourrait intéresser) ? C’est en ces termes, je crois, que la question nous est posée par Monsieur Besson, à un moment dont il serait utile de rappeler la douteuse opportunité – et le non moins douteux opportunisme. Eh bien, pour ce qui me concerne, être français, c’est adhérer mordicus à des valeurs (républicaines), à une histoire (plus ou moins glorieuse) et à une langue (vecteur de cohésion indispensable, à l’écrit comme à l’oral). La liste est courte, certes, mais on peut la décliner comme une identité. Encore faudrait-il que chaque Français sache de quelles valeurs il s’agit, de quelle histoire, et peut-être aussi de quelle langue, pour éviter que toutes ne déclinent et ne sombrent.

LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE. C’est aussi court que ma pauvre liste à moi. Rien à ajouter pourtant. Tout est dit. C’est comme BLEU BLANC ROUGE ou THESE ANTITHESE SYNTHESE ! Et la laïcité ? me rétorquera-t-on. Et la solidarité ? Et l’Ecole pour tous ? Et la Démocratie ? Et le panier de la ménagère ? Et la voiture de mon oncle ? Tout ceci se fonde et s’exprime naturellement dans nos trois valeurs fondamentales (et universelles ?), qui sont aujourd’hui malmenées par ceux qui, au sommet de l’Etat, sont pourtant censés les promouvoir et les défendre ! Des exemples ? Tenez-vous au courant de l’actualité ! Cela fait plus de deux ans que dure l’escroquerie !

Et puis il y a la terre qui accueille les hommes qui croient en ses promesses ; un lieu où tout n’est pas permis mais où nous sommes invités à vivre tous ensemble, cimentés par l’idée qu’une nation n’est pas – ne doit pas être – comme disait je-ne-sais-plus-qui, un groupe de personnes rassemblées par erreur sur un même territoire !  La terre, ce sol qu’on bénit et que l’on remercie. Le nôtre refoule déjà comme un égout. Douce France…

Il y a débat, eh oui, avec en toile de fond, si l’on peut dire, la burqa. Je me suis exprimé sur divers forums contre le port de ce vêtement, non pas seulement parce qu’il porte atteinte aux droits et à la dignité des femmes (ce qui est en soit insupportable), mais parce qu’il manifeste le refus de ce vivre ensemble qui est le seul moyen de souder un peuple. Je souffre que ces fantômes vivent parmi nous, sur le sol de notre République, en arborant hypocritement, fallacieusement et avec arrogance leur « carte nationale d’identité ». Car leur identité est ailleurs, par leur faute comme par la nôtre aussi, bien sûr.

Pour finir, je propose que soit médité ce court extrait d’un discours du président américain Theodore Roosevelt. Bien qu’il date de 1915 et qu’il s’adresse aux citoyens américains, nous devrions tous le reprendre à notre compte tant il est universel et intemporel. Je vous le livre dans le texte : « There is no room in this country for hyphenated Americanism. When I refer to hyphenated Americans, I do not refer to naturalized Americans, Americans born abroad. But a hyphenated American is not an American at all. This is just as true of the man who puts ‘native’ before the hyphen as of the man who puts German or Irish or English or French before the hyphen. Americanism is a matter of the spirit and of the soul. »

CQFD.

  • Nom : Kakouridis
  • Prénom : Thierry
  • Date et lieu de naissance : 28 mai 1960 à Casablanca (Maroc)
  • Sexe : masculin
  • Taille : 1,78m
  • Couleur des yeux : marron
  • Signes distinctifs : port de lunettes, œil torve et mauvais esprit
  • Nationalité : française (what else?)

Comments (6)

Thierry Kakouridisnovembre 9th, 2009 at 15 h 31 min

I positively hate backlinks since they turn people away from my own blog :-) . In any case, yours is very good, as ever. I did forget to mention merit as a key identity-shaping Republican value. My unwitting yet forgiveable mistake.

Thierry Kakouridisnovembre 9th, 2009 at 15 h 49 min

A ceux qui aiment l’Histoire, un vieil ami nous adresse des chansons patriotiques que sa mère, âgée de 101 ans aujourd’hui, apprenait à l’école. C’était en 1914 ! D’où il ressort que l’identité nationale est un très vieux débat, patiné par l’histoire ; que la haine et la guerre sont aussi des vecteurs de cette identité ; et que tout cela ne doit jamais recommencer !

Il était un aigle puissant
Qui faisait des rêves de sang
Entre ses deux griffes immondes
Il tournait vers le coq gaulois
Ses grands yeux fourbes et sournois
Et l’entourait, diplomatique
Dans d’embrassades trop pacifiques.
Mais lorsque chacun a compris
Qu’il fallait prendre les fusils
Cocorico le coq a chanté
Notre Marseillaise immortelle
Et quand il a battu des ailes,
Au soleil de la liberté
L’aigle n’a compris qu’un mot
Rien qu’un mot, rien qu’un mot
Lancé sur notre territoire
Qu’il faut que, tout couvert de gloire
Tout soldat devienne un héros.
Hardi les gars ! Hardi les gars !
Cocorico !

Chanson apprise à l’école vers 1914. De mémoire par (s)a mère à 101 ans.

Sonnez fanfares triomphales
Sonnez canons battez tambours
Et vous, cloches des cathédrales
Ebranlez-vous comme aux grands jours
En ce moment la France toute entière
Est debout avec ses enfants
Pour saluer comme vous la bannière
De la pucelle d’Orléans.
Etendard de la délivrance
A la victoire il mena nos aïeuls
A leurs enfants il prêche l’espérance
Fils de ces preux chantons comme eux
Chantons comme eux : Vive Jeanne, Vive la France !

Chanson apprise en classe en 1914.

Marganovembre 12th, 2009 at 10 h 44 min

Concernant MON identité je dirai que je me sens « ciudadana libre de la Republica de las Letras » comme disait le grand Feijoo.
Ni patrie, ni nation mais seulement cette République des Lettres qui a fait ce que je suis ;
à laquelle j’espère rester fidèle et ne trahir jamais.
Marga

Margotnovembre 19th, 2009 at 12 h 16 min

Je viens de découvrir le forum de mon neveu chéri. Un vrai régal !
Tu devrais changer de voie ! Ce serait, certes, une perte pour l’enseignement mais quel apport en politique !!!
Pour l’épisode « familial » du Maroc, j’ai bien ri. C’est vrai que la souscription au catholicisme de Papé et Mamé ressemble un peu aux moutons de Panurge, mais dans leur grande sagesse, ils ont su en tirer un sens inné de la tolérance à tous égards. Toutes les fêtes religieuses – juive, grecque et catholique – étaient célébrées à la maison, ne serait-ce que pour les gueuletons où Mamé exerçait ses talents de cordon bleu ! Et Mamé résumait ça très bien en disant : « Il n’y a pas de religion, la mienne c’est d’aider les gens autour de moi, à chaque fois que je le peux ». Et même quand elle ne le pouvait pas ! C’est l’exemple que nous avons eu tous les jours, sous les yeux. Bien mieux qu’une leçon de morale !

Eric Entressangleavril 13th, 2010 at 16 h 38 min

Certains de nos concitoyens ne semblent pas placer le fait d’être français comme la première de leurs identités, mais se revendiquent de tel ou tel autre pays (par exemple celui de leurs ancêtres, qu’ils ne connaissent souvent d’ailleurs pas vraiment).
Comment éviter le communautarisme dans ces conditions ?
Cela dit, aux USA, malgré les beaux discours de Roosevelt, il me semble que le communautarisme est encore plus présent qu’en France.

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