La Dame et les oiseaux

Un citoyen ordinaire – très ordinaire – peut-il commenter l’actualité à sa manière sans risquer un procès ? Soyons prudents ! Si j’ai bien compris, il ne faut surtout pas citer de noms. Bon, je me lance.

O Tempora ! O Mores !
Cicéron

LA DAME ET LES OISEAUX

Une vieille Dame très très riche (riche à milliards) regarde un match de football à la télévision. Comme ceci est curieux, me direz-vous, alors que cette femme pourrait croître encore au milieu de ses livres innombrables, de ses tableaux incalculables et de ses bonnes actions !

Elle est toute seule, une âme en peine, dans son immense salon, grand comme Monaco, devant un écran aussi large que sa piscine à l’étage en-dessous et sa chambre juste au-dessus. Ne parlons pas de sa cave, moins encore de ses greniers à blé !

La vieille Dame est entourée d’oiseaux assez peu domestiques : des vautours, des corbeaux, des pies, un coucou, quelques autres volatiles. Elle a un mainate aussi, et puis un perroquet : les deux savent parler. Tous ces oiseaux sont aussi jaloux les uns que les autres de la place qui, croient-ils, leur revient normalement sur les genoux de la Dame, ou bien, pour les plus malicieux, sous les plis d’un manteau qui déborde de lingots. Les plus bêtes ont comme seule épargne un nid creusé sur l’épaule velouteuse de la Dame dorée : ceux-là n’obtiendront que des miettes et un petit baiser, peut-être, sur le bout d’un bon bec. A moins qu’ils aient compris qu’il vaut toujours bien mieux être très près de l’oreille…

Assez de jacasserie !

Pourquoi cette femme-là regarde-t-elle un match de football ? Cette étrange situation ne mérite-t-elle pas qu’on se pose enfin la question ? Voilà donc la réponse, du moins celle que je crois être la bonne, la vraie : le mainate chuchote à l’oreille bouchée de la riche Dame qu’il n’y a rien d’autre à la télévision. La pauvre, mise en plis, tient dans sa main tremblante, comme son bâton de rouge à lèvres, la télécommande du gigantesque écran. Mais le mainate, fine mouche, a retiré les piles pour faire bonne figure, la regarder de biais, et lui dire son faîte.

– « Hein ? Comment ? Quoi ? Qu’est-ce donc ? Rendez-moi donc mes piles, vilain petit moineau! Oh, petit coquin, piaffe-t-elle, vous me faites bien rire ! Hi, hi, hi, ha, ha, ha… huuuuuu ! Assez ! Assez ! Cessez de me chatouiller ! Non, surtout pas là ! » Le mainate a compris comment séduire la Dame : il faut être dans le cou.

La Dame, dans ses très beaux atours, entend ne jamais être décoiffée et moins encore froissée. On se marre, en effets ! Le perroquet lui montre qu’on peut être bien paré sans rien avoir sous son toupet. Il lui répète son unique message, perché sur son épaule, à quelques centimètres à peine de son beau son d’automne.

Pour faire cour(t), la vieille Dame très riche regarde par défaut ce game qui n’a pour elle pas le moindre intérêt. Elle en ignore toutes les règles. Entourée de tous ces oiseaux, elle voit voler une boule en attendant la coupe. Elle n’a pas d’autre choix que cet écran irisé où tout bouge sans arrêt et donne le vertige. Cette frénésie l’ennuie, la désole et l’effraye. Elle se morfond dans son fauteuil moelleux et se replie sur lui, la tête bien en arrière, comme pour un shampoing (ou le massage d’un cuir échevelé).

Elle tente alors de se distraire un peu en regardant d’un œil amusé cet objet fallacieux qui trône sur sa table de chevet (ou sa commode Louis XV) : un pouce levé, coulé en or massif. « Si seulement ce bidule pouvait servir à autre chose qu’à décorer ce beau meuble turpide… ou turgide… euh… Où est mon dictionnaire ? » se dit-elle tout d’un coup, instamment affolée. Ah oui, elle se rappelle soudain que ça finit par ide ou quelque chose comme ça. Idée ? Non ! Bona fide ? Toujours pas. Soudain vient le mot magique : Fidéicommis ! C’était donc ça ! Il y avait un id quelque part !

Le match se poursuit à la télévision, sans image nette ni son.

Posé sur l’épaule de la vieille endormie, qui brille de tous ses feux, diamants, rubis, émeraudes et autres pierres spécieuses, le mainate (encore lui !), attend son pot de vin et sa soupe en fusillant le coucou suisse d’un regard lascif et d’un bec aiguisé.

– « Oh, le vilain oiseau que voilà ! Va-t-en ! », lui dit la vieille Dame qui tente de regarder le match entre toutes ses mi-temps. « Non, au fond, tu peux rester ! Reste là, s’il te plaît ! » C’est ainsi qu’elle s’adresse au mainate empressé après que ses paupières se sont toutes décollées, un peu comme des photos dans un très vieil album.

Et voilà que le perroquet, un moment impassible, se met à caqueter : « quaraaaaaaante, quaraaaaaaante, quaraaaaaaante… » Face aux autres volatiles, il entend se mettre en valeur et faire, lui aussi, une bonne action. « Caqueter 40, en voilà une idée ! » se disent les vautours, qui attendent leur tour.

Un maître d’hôtel approche et tend à sa patronne un serviteur en argent massif, de bonne foi. Il apporte à la vieille Dame toute ceinte de plumes et de froufrous une coupe de champagne et, au fond d’une belle urne grise couleur de cendre, un cachet pétillant pour attendre la nuit.

La vieille Dame regarde toujours le match comme elle contemple sa coupe de ses yeux vides tout étoilés, et confond tout d’un coup l’urne avec quelque grand vase de Chine, sans doute un de ses Ming ! Elle y mettra des fleurs. Des narcisses. Ou alors des tournesols. Certainement pas des roses ! Moins encore des pivoines ! Elle perd un peu la boule (ou le nord), comme ses talons de chèques.

On apporte une carte à la Dame en nouant autour de son cou de poule une belle serviette brodée, aussi vaste qu’une nappe. Deux coins de cette toile lui font comme des oreilles au-dessus de la tête.

– « Ce soir, je ferai maigre : un bouillon suffira. Peut-être dégusterai-je un peu de ce poisson nordique qu’on appelle, je crois, lutefisk. Ou bien un sar en croûte de sel, ce sera plus cozy. Et puis peut-être aussi une moitié d’avocat, à la condition expresse que le fruit soit bien mûr, un peu marron. »

On sert enfin à la vieille Dame son repas commandé sous des cloches argentées. Il émane de ces plats un parfum volatil. Elle mange, elle boit, savoure quelques grammes de mets très raffinés. Because she’s worth it, comme on dit en anglais.

Une fois le festin terminé, la Dame part seule au lit, accompagnée de canes, en laissant flotter sur elle sa serviette dénouée comme ce “Vol de sorcières” de la fin XVIIIème. Plus deux ou trois perles à peine moins précieuses, tombées de son collier doucement arraché sans qu’elle s’en rendît compte.

La volière est furieuse. Tous les oiseaux se mangent dans la même cage ; ils se prennent le bec, se plument et se bouffent le croupion autour d’un beau pigeon. Affolés par le bruit conjugué du battage de leurs ailes (notamment d’un très vilain canard), ils tentent de partir tous, comme ils peuvent, à tire-d’aile. Puis ils se cognent aux grilles en abandonnant tous leurs œufs et leurs fientes dans du papier journal.

Seul, dans son coin, un pauvre coq anonyme, planté sur ses ergots atrophiés, regarde toute la scène sans pouvoir s’envoler. Il attend le matin pour pousser, enfin, un tout petit cocorico et fustiger, avant de mourir vainement dans une casserole, toutes les bêtes en cour.

PÔÔÔÔVRE FRANCE ! tente une dernière fois le coq avant que de se faire plumer.

Un canard, plein de malice et de compassion, demeure tout à côté du coq, dans la basse-cour, jusqu’à l’extrémité. Désormais, c’est lui qui chantera.

Comments (2)

Jeannejuin 23rd, 2010 at 8 h 56 min

Excellent, comme d’habitude. J’adore.

TKjuin 24th, 2010 at 14 h 22 min

L’actualité me déprime. Fort heureusement, je trouve l’inspiration, aussi futile soit-elle, pour écrire ce que je pense, up and down from this message.

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