Retraites : longueur de carrière et pénibilité !

Comme d’habitude, il est des catégories de professions dont la droite, la gauche, le centre et les syndicats font fi dans ce débat sur la réforme des retraites. Les enseignants, dont je suis, font partie de ces catégories.

Parlons de longueur de carrière, pour commencer : comme mes collègues professeurs, j’ai fait des études longues. Donc, si je comprends bien, je n’aurais pas commencé à travailler très tôt. Faire des études, préparer un concours (l’agrégation pour ce qui me concerne), tout cela ne vaut pas grand-chose comparé au labeur d’un maçon ou d’un boulanger qui a démarré dans la vie active à l’âge de 16 ans. Bref, je me serais tourné les pouces pendant mes 6 années d’études qui, bien entendu, ne seront pas comptées dans le calcul de mes annuités ! Pas plus que les milliers d’heures de réflexion torturée qui précédèrent et suivirent ma réussite au concours, dans le secret de mon bureau et de mes nuits agitées. Car figurez-vous que je pense et construis mes cours aussi sur mon oreiller, souvent vers trois du matin, lorsque (presque) tout le monde dort ! Eh oui, il m’arrive fréquemment de travailler en fixant le plafond de ma chambre, aussi noir qu’un tableau sans craie !

Poursuivons, maintenant, sur la pénibilité, dont il a déjà été dit quelques mots (en effet, il peut être assez pénible de penser à ses élèves à trois heures du matin) ! Aux yeux des responsables politiques et syndicaux de tous bords, la pénibilité est – comment dire – un concept physique lié à la sollicitation obligatoire et prolongée de forces musculaires en terrain hostile et à des heures impossibles. Ne sont donc pénibles que le levage de parpaings et le travail en plein soleil ou dans la neige, les escarbilles dans l’œil des cheminots et, bien entendu, les débats aussi interminables que futiles dans certains hémicycles, salles de conseil municipal, salons de l’agriculture ou autres, etc. Les inaugurations de monuments aux morts, de bibliothèques, de stations d’épuration, de lignes de tramway, etc. et les buffets qui les suivent nécessairement entrent également dans la catégorie des travaux pénibles. A tous ces ardents travailleurs et à quelques autres, point de problème de retraite, qu’on se le dise !

Et moi ? Et vous ?

Depuis 1985, je fais cours debout, des heures durant. Et si ma flamme vient à vaciller, c’est tout le cours qui est fichu car un professeur est comme un chef d’orchestre : plus de chef, plus d’orchestre, plus de musique, plus rien ! Mes cours durent 2 heures et il y en a plusieurs dans une seule journée. Ai-je le droit d’avoir mal à la tête, d’être fatigué, de ne pas faire semblant d’être au mieux de ma forme ? Bien sûr que non ! Parce que je suis un prof, mon métier n’est ni difficile ni pénible ! Il est certainement moins dur, en tout cas, que celui d’un conducteur de TGV qui bénéficie, comme beaucoup d’autres, d’un régime très spécial bien que, pour ce qui le concerne, les escarbilles et le pelletage du charbon dans les chaudières ne soient plus son lot quotidien ! Allons bon, je verse ici dans un populisme abject et m’offre en pâture à des travailleurs offusqués, qui trouveront mon amertume et mon agacement plus pénibles encore que leur très dur métier.

Je suis entré dans l’Education nationale un peu comme on entre dans les ordres, par vocation, à l’âge de 25 ans. J’ai eu l’heur, il est vrai, d’avoir la vocation. J’ai 50 ans aujourd’hui. Mon métier me plaît beaucoup mais je ne suis pas certain que j’aurai encore assez de neurones et de muscles pour l’exercer efficacement jusqu’à 65 ans. Que voulez-vous, tout le monde n’est pas Claude Levi-Strauss, Michel Serres, Claude Hagège, Michel Bouquet ou Jean d’Ormesson, pour ne citer qu’eux. Et vous ?

Bon, je retourne au charbon, pardonnez-moi, en attendant de souffler encore sur les braises. Je n’ai pas assez souffert, entendez-vous bien ? Et surtout pas assez longtemps !

Comments (2)

Antoine W.septembre 9th, 2010 at 0 h 30 min

Courage, plus que quinze ans!
Pardon, dix-sept…

Ca me fait frémir de penser que, ayant travaillé toute ma vie, il ne me restera que dix ans de répit avant de m’éteindre. Alors que j’aurai pu en avoir douze.
On aura perdu 20% de l’écume de nos jours en quelques semaines de non-débat.

Je lisais dans le métro ce verset étrangement beau l’autre jour, entre les horaires de Nanterre et les horreurs d’Inter (et paf! un jeu de mot pourri):

Perhaps the workings of defiance stir
Within me, -or perhaps of cold despair,
Brought on when ills habitually recur, –
Perhaps a kinder clime, or purer air,
(For even to this may change of soul refer,
And with light armour we may learn to bear,)
Have taught me a strange quiet, which was not
The chief companion of a calmer lot.

Thierryseptembre 9th, 2010 at 15 h 45 min

Vous frémissez seulement, Antoine. Moi, comme la bouilloire depuis trop longtemps sur le feu, j’en suis au point d’ébullition. Ou presque. Vous verrez bien quand je me mettrai à siffler et quand l’eau sera chaude : on me retirera enfin.

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